Plantage de décor !
Lieu : La Défense
Période : d'Octobre 2009 à Mars 2010
Contexte : Je suis consultant en profession libérale ... ce qui m'amène à changer d'entreprise assez fréquemment, mais les autres membres de l'équipe à laquelle je vais faire référence plus bas étaient tous salariés de la même SSII qui les avait placés là
Pendant cette période je travaillais à la Défense et il s'est produit une chose que je n'arrive pas à me sortir de la tête depuis ... j'ai la rétine brûlée par ces images, et le cerveau pilonné par ce que je vais vous décrire.
En descendant du Tramway, j'avais l'habitude de m'arrêter quelques minutes pour discuter avec un monsieur italien d'un certain âge qui tendait la main au bas des escaliers. (Mais je m'égare ... je vous parlerai de lui dans un autre article ... et surtout dans une autre partie de cette expo ;-) )
Donc je monte les escaliers, et marchant sur une des nombreuses esplanades j'aperçois un jeune homme (tiens, et si on créait une section "débat sur les définitions linguistiques" ... je pense à cela, car "jeune homme" ... c'est valable jusqu'à quel âge ? ... et "un certain âge" ... ca veut dire quoi exactement ... et il y a t il un autre "statut" entre les deux ? ... enfin bon, je m'égare encore !!)
Ce jeune homme (autour de la trentaine je dirais) était accroupi, adossé à un bac à fleur et devant lui était posé un bonnet et un petit écriteau en carton sur lequel on pouvait lire : "Aidez moi svp ... pour manger".
Ce qui m'a frappé ce jour là c'est son allure générale : Il était beau (Il n'aurait pas fait "tâche" au milieu des mannequins masculins que l'on peut voir dans les catalogues de vente par correspondance), bien rasé, bien habillé, et j'ai pensé : "c'est un journaliste qui fait une expérience pour un article sur la/les réaction(s) des passants face à ce type de situation".
J'étais en retard (encore) et je n'ai pris que le temps de lui dire "Bonjour", de déposer quelques euros dans son bonnet et de lui proposer des cigarettes (qu'il a refusées), mais pas d'engager plus la conversation...
Le lendemain, il était encore là, il n'avait pas les mêmes vêtements que la veille ... toujours aussi beau et propre ... et je me suis dit : "Ah c'est bien ! Il poursuit son expérience sur plusieurs jours pour intégrer à son article des éléments sur les réactions des gens face à une situation répétée ..."
Bien qu'en retard (eh oui ... encore) tout en déposant quelques pièces dans son bonnet j'essaye d'entamer la conversation par un "Bonjour ..." très engageant (si si je vous assure, ça c'est pour les lecteurs qui me connaissent ... je suis tout à fait capable de me montrer engageant ;-) )
Mais mon cher inconnu (je l'appelle ainsi car j'ai développé une affection toute particulière pour lui) adopte une attitude plutôt fermée ... et me donne l'impression de ne pas comprendre le français ... (toujours sur mon idée du journaliste ... je me suis dit "il a peur d'engager la conversation pour ne pas risquer de griller sa couverture") et j'ai continué mon chemin.
Mais jours après jours, semaines après semaines, mois après mois .... il était toujours là, tous les matins, et il ressemblait de moins en moins à ce beau jeune homme du premier jour. Il était maintenant presque toujours habillé avec les mêmes vêtements plutôt sales. Rarement bien rasé, et il semblait vieillir d'un an chaque semaine.
J'ai continué chaque matin à lui dire "Bonjour" (on avait même finit par se dire bonjour du regard pendant que j'arrivais vers lui) et lui donner quelques euros, et un jour où je n'avais pas de monnaie je lui ai, malgré le souvenir de son refus, proposé des cigarettes ... qu'il a accepté avec un léger sourire.
Je me suis dit : "et merde ! il s'y est mis ..."
Petite anecdote au passage pour que vous aussi puissiez tenter de vous faire une idée de lui : l'hiver que nous avons connu était particulièrement froid ... et il avait souvent les mains glissées dans les manches opposées de son blouson. Mais il a toujours refusé que je lui donne mes gants ... je me demande encore pourquoi (des suppositions de motivations j'en imagine plein ... ce que j'aurais aimé connaître c'était la(les) sienne(s) ... mais il a toujours refusé d'engager la conversation (par choix ou barrière de la langue, je n'en sais rien)
On en arrive à l'Horreur qui me hérisse toujours autant le poil !!
Un jour du mois de février, dans un moment de "détente" dans l'open-space (discussions variées sur des sujets extra-professionnel) j'aborde l'histoire de cet homme ... et comme vous vous en doutez malheureusement ... cela ne sembla pas "intéresser" grand monde ... "Bah ... tu ne changeras pas les gens ... laisse tomber" me dis je pour tenter de me raisonner ... et je pars boire un café et fumer une clope pour me calmer ...
Mais quelques dizaines de minutes plus tard un mail du syndicat de la SSII, dont je vous parlais au début de l'article, arrive dans la boite d'un des collaborateurs ... je vous avoue que je ne sais plus de quoi il était question exactement, mais de quelque chose de l'ordre de "suppression du paiement d'une demi journée de RTT par an pour tout le personnel" ... enfin peu importe, mais en tout cas le sujet me semblait bien moins important que la vie de cet homme qui était en train de décrépir jour après jour sous nos yeux.
Et bien, croyez moi ou non ... mais cela a fait débat pendant plus d'une heure !!!! Heureusement que le port du Katana n'est pas autorisé ... j'avoue que j'aurais fait un massacre, je me suis contenté d'une remarque acerbe (qui a semblé passer totalement inentendue) ... et je suis repartir boire un autre café et fumer deux ou trois clopes d'affilé pour me calmer (en l'écrivant ... je prends conscience que ma méthode "pour me calmer" n'est certainement pas la plus judicieuse ;-) )
J'ai tenté de reprendre la discussion avec certains des membres de l'équipe à plusieurs reprises, les réponses les plus "satisfaisantes" (à mes oreilles) que j'ai entendues ont été du genre : "oui c'est désolant, mais que veux tu qu'on y fasse ..."
Mais justement on peut faire plein de choses :
- donner un peu d'argent à celui qui en a moins que soi
- militer pour que notre entourage fasse de même
- sensibiliser les gens au fait que demain ce sera peut être leur tour d'être à cette place (puisqu'il semblerait que pour beaucoup d'êtres humains il n'y ait que ce qui peut les toucher directement qui les intéressent...)
- en parler avec le plus grand nombre de gens possible, pour qu'on finisse par être tellement nombreux à ne plus supporter qu'un pays aussi riche que le nôtre accepte de voir des gens vivre dans la rue contre leur gré, que les hommes/femmes politiques prendront peur pour leur petite place bien confortable et qu'enfin des mesures efficaces soient mises en place pour que l'on ne voit plus jamais cela !
- ... ... ... (j'en ai encore plein des comme ça ... mais à force de les tenter avec si peu de résultat, je me lasse parfois ... et puis je recommence toujours, car si j'abandonne je n'ai plus qu'à me laisser mourir ... et je refuse d'abandonner)
(je peux comprendre que les gens soient attachés à ce qu'ils gagnent, et que l'annonce d'une "perte" de revenus les fassent réagir ... mais il y a des priorités ... Non ? C'est moi qui délire ? .... souvent je me dis que ça doit être ça ... mais je n'arrive pas à me convaincre ... et en réalité, je n'ai pas vraiment envie d'en être convaincu)
Excusez moi un instant : je reçois un appel de ma chère conscience
- "Eh Zorro ... descends de ton cheval ... tu ne peux pas sauver tout le monde"
- "D'accord, d'accord ... j'y ai longtemps cru ... mais je n'ai plus 20 ans, mais tout de même, ce que j'ai fait là ... c'était juste en parler un peu ... si les réactions avaient été différentes, la vie de cet homme (et de plein d'autres) aurait pu changer....
Tu ne peux pas m'interdire d'essayer, si ?"
- "Non, je voudrais juste que tu prennes les choses moins à cœur !"
- "Mais je voudrais bien ... mais comment fait on ? Si on est dans une équipe et qu'on a une baisse de forme, on sait que quelqu'un prendra le relai ... mais ils sont où les autres membres de l'équipe en question ? (je sais qu'ils existent ... j'en connais quelques uns que je dois vous présenter bientôt dans la "Galerie des Bonheurs")"
- "Tu es incorrigible ..."
- "Ah ... toi aussi tu as remarqué ?" *grand sourire narquois* (j'en fais souvent à ma conscience)
- "..."
... Tiens ... la communication a été coupée .... je ne la trouve pas très persévérante cette conscience ... pas vous ? (à moins qu'elle ait fini par considérer que j'étais un cas désespéré :p )....
J'ai fini la mission ... j'ai essayé de retrouver cet homme, mais il ne vient plus à cet endroit, j'aurais voulu en savoir plus sur lui, sur ce que je pouvais faire pour l'aider, je pense à lui chaque jour, et dans toutes les hypothèses qui me viennent, je souhaite de toutes mes forces qu'il se soit sorti d'affaire d'une manière ou d'une autre ...
Mais je ne l'oublierai jamais, et je porte un mépris profond à tous ces gens que j'ai vus chaque jour trouver quelque chose à faire au moment de passer devant lui (et qui de fouiller dans son sac à main, qui de regarder les voitures en bas, qui de faire semblant de chercher dans ses poches, qui de se retourner comme si on l'appelait ... tout en continuant de marcher, ...)
Et pour certains ... ils n'avaient même pas la jugeote de varier leurs méthodes au fil du temps ... le même "manège" chaque jour, même heure, même endroit.
Voir des être humains ritualiser l'ignorance d'autres êtres humains ... ça me rend FOU !!!
Je Hais Cette humanité
Vous n'avez pas d'argent ? Donnez de l'affection, un sourire, un regard, une parole ... tout cela ne vous coute rien ... mais apporte tellement à l'Autre !!
C'est promis ... à la prochaine visite, on change de galerie :-)
Les petits fours et le bar ont été rafraichis, alors n'hésitez pas à inviter vos amis, il y en aura toujours pour tout le monde !
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mmmh je vois qu'on t'a laissé un souvenir impérissable...
RépondreSupprimerGnark gnark !
RépondreSupprimerT'es vraiment une peste ! (C'est bon je sais ... tu ne dis plus merci ;-)
effectivement j'ai fini de m'excuser et de remercier pour le restant de mes jours...
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